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Les mots du dimanche

Par Michelle Courchesne

Enfance

Strates vaporeuses Arômes velours Âcreté empoisonnée Les souvenirs remontent Bouillonnants Glacials Vertiges verticaux

 

Le moulin à hacher la viande avec lequel tu préparais ton fameux pâté de foie entouré de gras de porc; sur le dessus, au milieu, le vert d'une feuille de laurier qu'on ne découvrait seulement qu'une fois le tout cuit et démoulé sur une belle assiette

Sur du pain italien, livré à la porte, croustillant, léger, chaud


Le moule à l'envers Le sucre caramélisé qui se déposait sur la feuille de papier ciré Nous qui faisions la fête aux dégoulinures sucrées Le meilleur dessert: la crème caramel


Sur la chaise berçante, à côté du poêle, je te lisais des nouvelles de Maupassant J'aimerai toujours la voix de ses narrations


Nos chambres ouvertes l'une sur l'autre, dans la pièce double, toujours une soeur dans la partie au lit simple, toujours deux du côté aux lits superposés, à tour de rôle, et la sensation d'être la plus importante lorsque c'était mon tour de me retrouver du côté solitaire


Dans la petite cuisine aux armoires vétustes, nous nous allongions sur le comptoir et nos cheveux mouillés descendaient dans l'évier en fonte émaillée au rebord arrondi

La hantise du savon dans les yeux Les jambes qui s'agitaient mais nous n'osions quitter le comptoir "J'ai du savon dans les yeux! J'ai du savon dans les yeux!" Nous pleurnichions


Unique mandataire de notre éducation Avant même que le terme "monoparentale" soit dans le dictionnaire Tu nous poursuivais avec une cuillère en bois Même pas peur (Un peu, tout de même)


Le chien Chiffon qui puait terriblement le chien, dont les poils étaient irrémédiablement mêlés, qui aboyait à n'en plus finir pour pouvoir entrer Il n'entrait pas Il avait dépassé le stade hygiénique de base Dans sa pelisse grise ébouriffée, des piques-piques inauguraient un nouveau monde (Ne jamais s'approcher de ces graines charnues qui n'attendent rien d'autre que de se mêler dans nos cheveux, notre chandail ou notre foulard pour partir au loin.) "Y'arrête pas d'japper ton chien!", me disait la petite peste de voisine "C'est sûr, c'est un chien, qu'ess tu veux qui fasse d'aut'?" J'apprenais la dialectique


Que tu étais belle! La plus belle des mères de la ruelle Élégante Intelligente La seule à être svelte La seule qui travaillait La seule à acheter des avocats au Marché Jean-Talon L'étrange qui élevait ses enfants sans père


Ont-ils deviné que tu avais brûlé ta brassière? (La seule qui l'avait fait.) Nous ne jouions pas avec le feu Nous préparions des recettes de bouette dans une maison en carton Madame Phoenix s'était acheté un frigo À la cachette Barbecue, ce n'était pas le bon garçon qui nous trouvait


Le soir, les cuisines s'allumaient, les pères rentraient devant un souper déjà prêt Nous apprenions que si tu ne prépares rien tu manges des rôties au fromage ou du Chef Boyardee et que la salade se mange sans fin: "Quelle sorte de [fin]? Les deux sortes." Nous étions coincées Mange ta salade


C'était le temps où le Pam se consommait régulièrement et où le baloney gonflait dans la poêle Tu t'étais abonnée aux recettes de cuisine internationale de Time-Life mais tu consultais l'encyclopédie de Jehanne Benoît et la Cuisine raisonnée des religieuses Avec les restes de pâte, tu confectionnais des pets-de-nonne Ta tarte aux pommes a toujours été la meilleure


Pendans que tu fais une petite sieste de l'après-midi Les souvenirs remontent La lumière descend Balançoire improvisée Te souviens-tu?


Mon enfance m'a rendue forte

 


© Texte et photos de Michelle Courchesne

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