Il y a longtemps que je t'aime
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Le temps agit en couches successives, patine la toiture du vert-de-gris de la patience, écaille la peinture à force de renoncements nécessaires, use les marches des chemins que l'on s'obstine à parcourir même si, parfois, ils ne mènent nulle part. Chronos ne fait pas qu'user et graver de traces persistantes, il laisse aussi émerger les tulipes, le muguet, les lilas, les roses rustiques, les pivoines, le lupin, les nouveaux-nés, les amours qui balbutient.
Il y a de ces créations pour lesquelles nous n'avons rien à faire, la nature s'en charge. Des premiers soubresauts printaniers au début de juin, mon jardin semble tout d'abord abandonné et désert pour finir par être impossible à traverser, rivalisant avec la jungle équatoriale. Il profite de mon entêtement à ne pas tondre la pelouse avant que les graines de pissenlit ne se soient envolées: "No mow may!" disent les anglais. Si bien que je dois utiliser ma débroussailleuse pour effectuer une première taille, la hauteur de l'herbe ayant atteint une limite impraticable pour ma tondeuse à rouleau. Pendant que les pissenlits fournissent leur suc précieux aux premiers insectes pollinisateurs, tout le reste s'en donne à coeur joie et s'éclate en franchissant le mur du son de la croissance verte. Les pivoines en sont les championnes toutes catégories. En quelques jours, elles passent de timides pousses qui émergent à peine du sol à arbuste arborant la fleur la plus voluptueuse de la création! Je ne suis jamais allée au bal mais je porterais une robe-pivoine si j'y allais, autant pour la couleur, la profusion de couches de tissus aux rosés chatoyants, la douceur soyeuse infinie que pour l'odeur grisante qui s'en dégage.

Pour convenir à la citadine de naissance que je suis, mon jardin est tout petit. Un jardinet pour chérubin. Un enclos pour nain de jardin. Un carré à trois pas de souris. En jardinière paresseuse, je n'y ai planté que des vivaces qui reviennent gentiment sans que j'aie grand chose à faire sinon que de les séparer lorsqu'elles deviennent trop envahissantes. J'adore les consonances de leurs noms: lysimaque, échinacée, hosta, spirée...
Qui croirait à la frivolité ou à la vanité des fleurs? Ces plantes qui ont gagné à la loterie des gènes sont tout simplement belles. Comme nous, elles sont en bouton, éclosent, flétrissent, se fanent, le tout sans aucun état d'âme, sans aucun regret, en pur élan vital. Que ne fassions nous pas la même chose... simplement être: fleur ou champignon, arbre ou fougère, lichen ou corail.
Parlant d'être soi-même, un soi-même coloré si nécessaire, le peintre brittanique David Hockney est décédé récemment (9 juillet 1937 - 11 juin 2026). "Il laisse une œuvre gigantesque et vibrante de couleurs, des paysages verdoyants de son Angleterre natale aux piscines turquoises de Californie.", Le Devoir, 12 juin 2026.
Cet artiste, qu'on a souvent affublé du titre de dandy, était une icône de style. Malgré la fadeur habituelle de la mode masculine, tout au long de sa vie, Hockney a réussi à s'habiller de couleurs vives et contrastantes, à l'image de sa peinture. Sa tignasse "bleachée" lui avait été inspirée, dans les années '60, par une publicité qui proclamait: "Blonds have more fun" [Les blondes ont plus de plaisir], selon le British Vogue: https://www.vogue.co.uk/fashion/gallery/david-hockney-style
Ses oeuvres représentant des piscines m'ont toujours fascinée. Il avait réussi à nous faire voir ce qui était sous nos yeux et à quoi nous ne portions aucune attention. Son oeuvre Portrait of an Artist (Pool with two Figures), 1972, a été vendue par Christie's en 2019 pour 80 millions de dollars, en faisant alors de lui l'artiste le mieux coté au monde.
Dans la foulée de son départ, j'écoutais Laure Adler converser avec lui sur ses oeuvres présentées au Musée de l'Orangerie, à Paris, du 13 octobre 2021 au 14 février 2022. Hockney, 84 ans, qui consacrait alors encore plusieurs heures par jour à son art, y évoquait l'importance de regarder. Il répétait: regarder, regarder, regarder. Pour lui, le paysage entourant sa propriété se transformait constamment et seule une attention constante pouvait lui permettre d'en percevoir les subtilités. Converti à l'art numérique, de 2019 à 2023, Hockney a passé ses journées à se promener dans sa propriété Normande de Rumesnil pour transformer ces promenades en oeuvres numériques exposées à l'Orangerie. https://www.musee-orangerie.fr/fr/articles/david-hockney-year-normandie-le-catalogue-202349
Lors de cet entretien, Adler fait remarquer à Hockney l'élégance colorée de son habillement. Puisque nous sommes à la radio, elle décrit ce qu'il porte: "Vous êtes très facétieux, vous êtes très élégant aujourd'hui, avec un très beau costume aux couleurs vives et des carreaux, et une alliance de couleur très étudiée, entre la cravate rouge, le pull vert et le costume de différentes couleurs et, surtout, vous avez l'air très, très heureux, je me trompe?" Le peintre répond en évoquant les costumes qu'il s'est fait faire et son plaisir à en porter un différent chaque jour, même s'il ne va nulle part de spécial. Adler le relance sur le bonheur: "Yes. Yes. I'm reasonnably happy. I've got problems like everyone but, heu, I generally love life. It's the only one we've got." [Oui. Oui. Je suis raisonnablement heureux. J'ai des problèmes comme tout le monde mais, heu, j'aime la vie en général. C'est la seule que nous ayons.]

David Hockney, tel une pivoine, a choisi de vivre sa vie en couleur. J'aime ce choix. Il parle de liberté. Il parle de la possibilité de s'inventer, un jour à la fois, en prenant le temps de regarder, regarder, regarder notre vie, c'est la seule que nous ayons.

Je prendrai une pause carrelage et peinture cet été, de retour en septembre.
Bon été!
© Michelle Courchesne, photos et texte.
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