Le deuil blanc
- 10 mai
- 3 min de lecture
Blanc blancheur surexposition éblouissement
Les contours de son visage deviennent flous
Un halo l'entoure, isole sa distance
Sous cette lumière, ses cheveux luisent
Auréolée
Elle se perd
Évoque son enfance
Ne sait plus ce qu'elle a mangé ce matin
Comme le bouleau elle s'effeuille
Comme la flaque elle s'évapore
Comme le nuage elle se dissout
Elle cherche la trace qu'elle laisse derrière
Ses yeux se ternissent
Peine perdue
Je ne rattraperai que des bribes entre nos doigts de la trame qui s'effiloche
Raccommoder tout de même l'étoffe usée
Inutile et nécessaire

Faire son deuil avant la fin. Terminer un chapitre à chaque fois. Voilà. Ceci est fini. Ça ne reviendra pas.
La surprise. Le déni. Ne plus savoir que l'on a besoin.
"L'anosognosie peut être envisagée d'une manière plus aisément compréhensible pour certains cas de démences, notamment, de type Alzheimer : si, au début de leur maladie, les patients se rendent tout à fait compte qu'ils souffrent de problèmes mnésiques, l'évolution de la démence et de ces troubles mnésiques est telle qu'une anosognosie progressive va apparaître : les patients vont littéralement oublier qu'ils oublient. Les souvenirs de leurs déficiences mnésiques vont s'effacer, de même que tout souvenir des autres types de difficultés cognitives. Peu à peu, le patient entrera dans un état de non-conscience de son trouble." Wikipédia
Depuis les seize ans que je la connais, j'ai accompagné, écouté, encouragé une amie dont la mère souffrait de la maladie d'Alzheimer. Ses défis de proche aidante étaient colossaux, elle y a presque laissé sa propre santé mentale. Lorsque sa mère est morte, il lui a fallu réapprendre à vivre. Je lève mon chapeau à son courage et à sa résilience, ce mot si cruel qui souligne la capacité de passer à travers l'impossible.

Maintenant, c'est la mienne qui entre dans les eaux de l'oubli.
La Reine Mère. La lionne. La féministe. La briseuse d'obstacle. L'obstinée. L'autosuffisante. L'artiste. La monoparentale.
Celle qui a voulu passer d'objet à sujet.
Celle qui s'est faite toute seule à une époque où sortir du cercle défini de la famille était révolutionnaire.
Les marques de sa destinée se dissolvent une à une.
Elle nous laisse avec nos dossiers non réglés et nos disputes émotionnelles.
Elle nous laisse avec son besoin croissant d'entendre parler de nous.
Juste un petit coucou.
As-tu dormi beaucoup aujourd'hui, maman?
Aujourd'hui n'est plus que ce qu'il reste.
Son compagnon aux petits soins.
Chanceuse.
Je m'arme de patience.
Je digère les disparitions.
Je gère les altercations.
Je panse les plaies.
J'implore le pardon.
Je pleure toutes les larmes de mon corps.
Je sèche.
Le départ sera long.
Billie Holiday, pour maman qui l'aime tant (S'en souvient-elle?), avec Louis Armstrong:
La prévalence de la maladie d'Alzheimer augmente fortement avec l'âge, touchant environ 8 % des personnes de 65 ans et plus, et plus de 30 % des plus de 80 ans. Environ 55 millions de personnes sont atteintes de démence dans le monde, dont 60 à 70 % sont attribuables à Alzheimer. Au Canada, plus de 750 000 personnes vivent avec une démence. Statistiques Canada
© Michelle Courchesne, gravure, photo, texte.
La gravure a été créée lors de l'activité Farnham du futur: laisser votre trace dans la boîte intemporelle, animée par Gabrielle Marquis, artiste.
Bonsoir Chère Michelle,
Comme ton texte est touchant!
Chacun, chacune nous accompagnons nos proches à notre façon. Par contre l’important est de l’accompagner justement avec tout l’amour qu’il ou qu’elle nous a donné durant toute sa vie. Je crois que tu le feras très bien et que ta maman en profitera grandement.
Je suis de tout cœur avec toi.