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Les mots du dimanche

Par Michelle Courchesne

Reconstruire

6 sept.
6 min de lecture

S'adonner à de nouvelles activités implique d'avoir l'air épaisse à quelques reprises.


Cet été, j'ai consacré trois semaines à améliorer ma cuisine, ma cuisine de chalet, comme je l'appelais avec une affection de grand-mère qui ne voit pas les défauts de ses petits-enfants. Cette cuisine, avec ses laminés imitation bois bien collés sur ses armoires, avec ses comptoirs et son dosseret, usés à la corde aux endroits où les passages d'un linge pour essuyer les pelures et éclaboussures du quotidien avaient fait disparaître le motif, cet espace où j'adore popoter avait besoin d'un rafraichissement intégral, c'est peu de le dire.


L'hiver dernier, je m'étais préparée mentalement. Je visualisais comme font les athlètes de haut niveau. J'allais tout d'abord enlever les armoires hautes dont les rebords inférieurs avaient été élégamment sciés par de précédents propriétaires que la brutalité du geste n'avaient pas effrayés. Maintenant que je le regardais, le feuilleté du bois pressé se déployant en éventail avait largement dépassé sa date d'expiration. Il était temps que j'en finisse avec sa laideur. Ensuite, j'y installerais un haut de buffet à portes vitrées, j'y mettrais une peinture réjouissante et y exposerais quelques boîtes de thés pittoresques et charmantes. En dessous, là où un vieux lave-vaisselle rouillé avait déjà tenu le rôle de plongeur sous-payé, je mettrais des tiroirs qui glissent-tout-seuls, comme les vraies madames qui savent vivre et tenir une cuisine. Dans ces tiroirs magiques, je déposerais tout le contenu des petits tiroirs faits en même temps que la construction de cette cuisine, dans les années '40, des tiroirs robustes, coulissants avant l'heure, indestructibles. Viendraient les comptoirs, d'un picoté pas salissant, qui recouvriraient ceux usés à la corde. Je n'aurais plus qu'à poser le carrelage du dosseret rose, à tout laver, à poser une couche d'apprêt et à peinturer.


Heureusement qu'il y a la visualisation parce que la réalisation est autrement plus complexe! Pour le haut du buffet et les tiroirs qui glissent, ce fut l'affaire du fils d'une amie qui travaille avec une vitesse et un savoir-faire qui m'éblouissent! Si c'est moi qui avait eu à enlever les vieilles armoires, à fixer le haut de buffet chiné et à monter ce meuble livré en kit, je crois que j'y serais encore... Je tiens tout de même à souligner que c'est moi qui ai appliqué l'apprêt sur le meuble installé avec célérité.



Ce sont deux messieurs baraqués qui ont apporté et déposé les comptoirs, avec moult ajustements. Une étape facile, quoiqu'ils ont dû repartir avec l'un des deux comptoirs qu'ils avaient troué en l'installant, obligeant un autre délai à la finalisation de la cuisine.


À l'étape cruciale de la pose du dosseret, lorsque je suis allée emprunter la scie à eau et le coupe-tuile à mon cher beau-frère, j'avais légèrement le trac: cette fois, c'est moi qui allait mettre les mains à la pâte. J'avais reçu la recommandation suprême du plombier venu brancher l'évier: la préparation est capitale, pas d'improvisation. Mais, comment prévoir l'installation des jolies tuiles que j'avais dénichée à rabais? (Imaginez! 99 cennes le pied carré au lieu de 11$! Je pourrais avoir le look néo-provence-boho-chic tant désiré!) Une fois la boîte posée sur le plan de travail, on fait quoi? Heureusement, j'avais précédemment flirté avec Les filles de la construction qui ont comme dicton: Rendre la construction accessible, une femme à la fois. J'avais écouté un de leur podcast, retenu qu'une femme avertie en vaux deux et qu'avec du temps et de la patience, on peut sauver des milliers de dollars. Je salue bien bas leur démarche. Elles font de l'empouvoirement féminin leur moteur.


Bon, se préparer. D'accord. Je n'allais tout de même pas réaliser un plan à l'échelle des tuiles sur le mur? "Il n'y a rien qu'une femme ne puisse faire", me répétais-je. Qu'à cela ne tienne, j'y suis allée version couture, version courtepointe, version système D. J'ai placé les tuiles sur le comptoir, en veillant bien à y placer les espaceurs, afin de voir combien de tuiles pouvaient y entrer. La vie est bonne. Le format des tuiles correspond à exactement vingt-cinq tuiles le long du comptoir principal! J'aurais voulu organiser ça que je n'aurais pas réussi.



Ce nombre magique trouvé, j'y suis allée à l'instinct... et à la recherche documentaire sur le Net:

  • Comment poser du mortier?

  • Comment y appliquer les tuiles?

  • Comment préparer du coulis?

  • Faut-il enlever les traces de mortier et de coulis après chaque étape?

  • Est-ce que je fais bien ça?


C'est en naviguant que j'ai appris qu'en préparant les tuiles en les plaçant de prime abord sur le comptoir, coupes pour détails incluses, je réalisais un "calepinage". J'adore les nouveaux mots. Je l'ai écrit à la mine sur le carton qui recouvrait le comptoir neuf pour le protéger.



Si on m'avait dit que poser le coulis était comme glacer un gâteau avec une large spatule coussinée, je n'aurais pas tant retenu ma respiration avant de m'y mettre. Un peu plus et je mettais le doigt dans le pot pour m'en prendre une léchée!


Pour le calfeutrage, dont mes promenades à la quincaillerie m'avaient appris qu'il en existait de toutes les couleurs, du moins celle qui s'harmonisent avec le coulis, j'ai opté pour le numéro 15: Bone - Os - Husso. "Three langages!" aurait lancé Monsieur Decroux, mon vieux professeur de mime.



La route est longue avant l'étape où tout a l'air d'aller de soi. Il a ensuite fallu que je lave tout avec du savon au phosphate trisodique, que je gratte les lambeaux de peinture qui s'étaient détachés grâce, encore une fois, à d'anciens propriétaires qui n'avaient pas cru bon de mettre un apprêt entre de la peinture à l'huile et du latex. J'en ai profité pour visualiser les lambeaux de ma vie dont je n'avais plus besoin, je ne m'étendrai pas sur le sujet mais, je crois que je vais partir des groupes "réno-thérapie" pour renflouer mon budget travaux. Couche d'apprêt. Première couche. Deuxième couche. Les armoires n'occupent pas une grande surface mais leurs racoins nécessitent des heures à quatre pattes pour couvrir le tout. Vive les portes d'armoires! Au moins quand elles sont peintes le tout a l'air beau.


Je vous épargne quelques détails:

  • apprendre qu'une perceuse a deux direction (visser et dévisser) et que si vous tenter de percer en dévissant, ça ne fonctionne pas (les personnes qui se bidonnent n'ont jamais rien fait pour la première fois);

  • constater que le tuyau tenait grâce à la tablette sous l'évier;

  • découvrir que le papier servant à couvrir les tablettes n'a plus l'opacité d'antan et qu'il laisse joliment apercevoir les veines du bois sur lequel on l'installe;

  • assumer qu'une première poignée posée sera de guingois pour le reste de sa vie utile;

  • redécouvrir des muscles de son corps qu'on croyait en bons termes avec soi-même;

  • terminer la journée avec une "écoeurantite" pas loin de la phase aiguë;

  • écouter les conseils de celles et ceux qui ne mettent pas les mains à la pâte;

  • la broue sous la casquette, contempler le travail accompli et avoir la patience de continuer pour que ça finisse.


Comme dit si bien mon beau-frère: "Un affaire de plus en moins." (Ou est-ce le contraire: "Une affaire de moins en plus"....j'hésite toujours entre les deux.)


À la fin, il a bien fallu fermer le chantier, même s'il restait encore...(Je vous épargne vraiment les détails.) Oh! Que tout ça a fait du bien! Dans ma cuisine revalorisée, je me sens comme une gagnante à la loto de la vie. Sa transformation a rénovée une partie de moi-même qui n'accepte rien de moins que la Beauté et l'Harmonie.


Pour tailler des tuiles, il faut accepter les tuiles cassées, celles qui nous enseignent vraiment la façon de faire.  Comme disait Monsieur Decroux: "Easy to say, easy to look at, easy to do badly.  Three langages!"
Pour tailler des tuiles, il faut accepter les tuiles cassées, celles qui nous enseignent vraiment la façon de faire. Comme disait Monsieur Decroux: "Easy to say, easy to look at, easy to do badly. Three langages!"

Ce merveilleux Zachary Richard, en rappel lors d'un spectacle: "La vie est trop courte pour se faire des misères, allons danser ce soir."



La pause carrelage et peinture s'est transformée en pause relation, qui s'est elle-même transformée en fin, en fin de phrase, en fin de chapitre, en fin d'histoire. C'est fini. Fini: f - i "fi", n - i "ni", "fini".


Il y aura d'autres rénovations à venir. Un chantier inconnu.


Chaque jour que moi je vis, on me demande comment je vis


Je dis que j'vis sur l'amour et j'espère de vivre vieux


Chanson traditionnelle acadienne

© Michelle Courchesne, texte et photos.

3 commentaires


Chantal Pelletier
Chantal Pelletier
08 sept.

Bravo bravo Michelle,je sais apprécier ce travail! J’ai hâte d’aller le voir d’ailleurs.

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labc0202
06 sept.

On reconnaît bien ton sens artistique! Tu as réussi à marier l'art et la manière dans un projet pas évident au départ. ; bravo chère courageuse

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ginette.alarie11
06 sept.

Bravo Michelle, c'est très joli ! 😀😍

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